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Clément

Le cherche midi - 9 avril 2026

« Papa m’a convoqué dans son bureau, il m’a dit que la situation était difficile pour tout le monde, qu’il nous aimait et qu’il pensait que je ne voulais pas qu’il se retrouve seul, éloigné des siens. Il m’a demandé ce que j’en pensais, je lui ai dit que je ne savais pas. C’est vrai, je ne sais pas. Les questions que je me pose concernent moins ce qui pourrait se passer demain que ce qui a déjà eu lieu. »

C’est l’histoire d’une enfance heureuse, celle de Clément.

C’est le tableau de sa famille, aimante, avec un père charismatique, professeur de lettres, une mère intellectuelle, deux frères, une sœur, des grands-parents et des cousins, où tout semble aller pour le mieux.

C’est la chronique vivante et colorée de ses amitiés, ses amours, ses désirs, ses études et ses rêves.

C’est la France des années 1980.

Mais c’est aussi le récit d’un crime ordinaire et d’un silence éloquent.

Car dès les plus jeunes années de Clément, la nuit, le père franchit la porte de sa chambre et celle de ses frères, entre autres. La mère est aveuglée. Une blessure profonde d’où naît un sentiment de solitude, de doute, d’errance, qui modifie sa perception du monde et son rapport à la vie.

Porté par une écriture impressionnante de justesse et de franchise qui évolue au fil des âges du narrateur, « Clément » entraîne, surprend, bouleverse, et, finalement, illumine. Car en dépit des drames, envers et contre tout, il affirme la possibilité de la joie.

* * *

Lecture d'Irène Théry, docteure en sociologie :

Je viens de lire « Clément » de Romain Lemire. Et je me demande combien de temps il me faudra pour vraiment m’approprier tout ce que ce récit bouleversant a fait bouger de mes repères et tout ce qu’il m’a apporté. 


Je n’ai jamais rien lu de pareil. 


D’abord bien sûr, il se distingue par le courage avec lequel il parle de l’inceste le plus caché, celui que subissent des petits garçons  (ils sont un quart des victimes) et par l’honnêteté avec laquelle il nous fait comprendre qu’il ne triera pas dans ses souvenirs et dira « tout », même quand cela implique de s’aventurer très loin dans l’espoir que le lecteur s’aventurera lui aussi par delà ses certitudes et ses préjugés. Je pense, par exemple (mais il y en aurait bien d’autres) à sa confrontation très complexe à l’ignorance puis au silence de sa mère et de sa famille, un récit qui m’a permis d’abandonner à jamais ce mot si banal et si inapproprié d’« omerta », puis à la parole qu’il lui donne, comme à celle qu’il restitue à sa sœur disparue, qui fait de ce livre bien plus et autre chose qu’un réquisitoire contre le pire des viols, un acte incroyable de vie et d’humanité.


Mais pas seulement.


Pour moi, le plus bouleversant est la découverte progressive du pari d’écriture que fait Romain Lemire pour atteindre quelque part et faire vivre Clément, cet autre lui-même qui n’est plus mais à qui Romain donne les mots qu’il n’a pas eus pour témoigner de ce que fut de vivre l’inceste, puis de lui survivre par delà les âges, les années, les errances et les morts.


Comment dire ça ? En prenant soin de Clément, et à travers lui de ses frères, de ses cousins, ce livre unique est comme une sorte de performance (au sens artistique le plus fort du terme) vécue aussi par le lecteur, la lectrice; un acte qui, très progressivement, avec d’infinies précautions, libère Romain et prend soin de nous. Il fait le pari que nous sommes capables de faire plus que de l’écouter : d’entendre et d’avancer collectivement.


Depuis des années, je réfléchis à l’inceste, et tente d’apporter ma pierre de sociologue de la parenté à la lutte contemporaine contre le gouffre qu’ont creusé des siècles de silence et de déni. J’ai beaucoup appris des nouveaux travaux de sciences sociales : « Le berceau des dominations », de Dorothée Dussy, bien sûr, mais aussi « Tout le monde savait » de Léonore Le Caisne, et « Dire, entendre, et juger l’inceste, du Moyen Âge à nos jours » (dir. Doyon, Le Caisne et Demartini), une somme pluridisciplinaire remarquable dont j’ai eu l’honneur de faire la postface.


Mais chaque fois ce sont des récits en première personne qui m’ont délogée et déplacée là où je ne savais pas être bloquée. 


Ma question est de tenter d’analyser l’inceste  comme « atteinte au langage » en poursuivant les travaux exceptionnels de Castoriadis sur sa critique d’une vision freudienne mythologique  de l’Œdipe, à laquelle il substitue une clinique et une philosophie de l’interlocution : l’enfant qui grandit et apprend à parler à la manière de notre espèce inévitablement investit son parent (ou toute personne très proche) qui assure la vie de l’enfant tout en le faisant entrer dans le monde humain de l’interlocution, du pouvoir  exorbitant d’être « le maître des significations ». C’est toujours difficile pour l’enfant, l’adolescent, l’adulte, de s’en dépêtrer. Mais la catastrophe se produit quand le parent, au lieu d’aider l’enfant à comprendre que personne jamais, nulle part, n’a ce pouvoir, se saisit perversement de l’investissement enfantin et se comporte effectivement en « maître de la signification ».
 

Au départ, j’avais surtout pensé au père tyrannique, celui de la Lettre au père de Kafka, « qui transforme ses enfants en gibier et leur mère en rabatteur ». 


Plusieurs récits remarquables (celui de Neige Sinno est une exploration inouïe de la souffrance de l’enfant incesté) nous ont  montré combien la figure du parent incesteur, liant cette atteinte au langage à la perversion de la sexualité, représente l’acmé du despotisme affectif qui empêche littéralement sa petite proie d’investir la vie humaine.


« Clément » nous fait avancer sur des terres encore plus silencieuses.

 
Car comment faire quand le père violeur et incesteur  est une personne intelligente, sensible, drôle, cultivée, aimante et aimée ? Comment s’en sortir ? 


Comment s’en sortir ?


Romain Lemire marche sur un fil, et ouvre des questions comme on ouvre des portes vers l’inconnu. À nous de nous en saisir.

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